No photo No gun

  • Rédacteur : Julia Brugidou

La ville s’éveille. Tu ne sais combien d’heures tu as dormi, et tu te demandes si tes yeux se sont fermés au bout d’un moment. Aussi bien, tout ce qui vient n’a été qu’entendu.
Tu te souviens t’être allongée, et te voilà debout devant la mer et avant ça, devant la ville. Il y a des montagnes qui l’encerclent, au-dessus une lune bien ronde et au loin, sur le rivage, un nuage sombre qui flotte chargé de pollution et s’avance doucement à l’unisson du soleil.

Pas un chant, tu te feras la remarque plus tard, ici les animaux ont déserté, seuls les moustiques et les geckos sont restés, avec le bruit. L’oiseau que tu entends ne chante pas, il crie. Il crie comme un singe mais ressemble à un oiseau, noir. Le seul oiseau que tu auras aperçu.

Au-dessus du muret tu distingues des personnes qui descendent la rue, tu ne vois d’eux que le haut du corps, des bustes qui s’affairent. Des petits bustes d’enfants, aux mêmes couleurs qui s’écoulent vers l’école. Des bustes plus grands surmontés de bassines qui les accompagnent. Ils glissent de ton champ de vision et tu voles un passage de leur vie. Tu ne peux t’empêcher d’être à distance, d’avoir un regard curieux et tu redoutes que ton regard soit mal compris.
Tu observes leur tenue, leur coiffure, tu les observes dans leur quotidien, dont tu n’existes pas. Sans le vouloir ils deviennent des souvenirs, des images qui se figent d’abord dans ton portable avant de s’animer à nouveau dans ta tête, mais différemment, parce que c’est toi qui leur prêtes un mouvement. Toi aussi, tu t’animes peut-être dans les yeux d’un autre après avoir été figée sur une photo. Tu parles et on t’écoute, tous ces yeux qui te multiplient. Peut-être que toi aussi tu comprenais mal leurs regards.

Des visages se sont échangés, des sourires et des mots surtout. Pour la première fois ta langue te glisse des doigts, elle se déguise sous d’autres structures, tu reconnais quelques mots puis, si tu te laisses bercer, si tu te laisses fondre dans la langue douce qui te rappelles bien plus la fluidité du monde et le murmure des choses tendres, alors oui, tu te reconnais. Ne reste plus que les traces de cette rencontre furtive, des sons qui reviennent, des prénoms qui s’échappent mais un crocodile marron s’accroche encore, une sirène métallisée et puis des voix qui surgissent et les mangues qui tombent.

La chaleur à son tour se dissipe, tu te concentres sur la route, les bâtiments fantômes habillés de bâches et de linge, les rivières de déchets et les feux de plastique. Au milieu des brumes épaisses et du velours noir montant au ciel, il y a des silhouettes qui se déplacent, des formes animales qui fouillent et c’est comme un écran que tu ne peux franchir. Deux réalités bien distinctes. Tes sourires ne franchiront pas la vitre, ils n’atteignent pas même les visages, tu restes droite et affrontes des regards durs mais francs.
A côté d’eux, et non au milieu, tu t’interroges sur la légitimité de ta place, tu te demandes ce que fait une couleur blanche au milieu d’une culture qui connaît les nuances du désastre, de la nécessité, pourtant tout vit ici, jusqu’aux zombis qui reviennent pour te dire qu’ici on ne t’attend pas mais que tu y as ta place comme ailleurs.

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